"Forum vérité et justice : le dérapage
Par : Khalid Jamaï
Le plan stratégique du Forum vérité et justice adopté avant le congrès tenu par cette association stipulait qu’il fallait combattre, par les faits, le mensonge de la transition démocratique du pays. Et ce, entre autres, en modifiant les statuts de l’association et en s’ouvrant aux victimes d’après 1999. Une fois le congrès terminé, voilà que le nouveau président, Mustapha Manouzi, se fend de déclarations qui vont à l’encontre de ce plan stratégique. C’est ainsi qu’il a déclaré au Journal Hebdomadaire dans sa dernière édition: «Après 1999, les violations commises ne sont pas aussi graves que celles des années de plomb. Il s’agit de dérapages isolés.» Et d’ajouter «qu’il n’était pas important, après tout, de savoir si ces violations sont graves ou pas.» Pour M. Manouzi, «de 1956 à 1996, la terreur était condensée. Pour la nouvelle ère, il faut dire que c’est relatif», précisant «qu’on le veuille ou pas, après 1999, les choses ont changé… Moi, je voulais une ouverture sur les différents acteurs dans la limite du tiers… Pourquoi ne pas avoir des enseignants, des médecins, des techniciens?»
Que
M. Manouzi soit un militant de l’USFP, c’est son droit absolu. Qu’il
considère que la mort de Omar Bendjelloun était une perte pour le champ
politique, nous en convenons, en fait il ne fut pas le seul. Loin s’en
faut. Mais, lorsqu’on se trouve à la tête d’une telle association, on
doit, en principe, oublier son appartenance politique, faire son
possible pour ne pas avoir un comportement clanique. Précisons que M.
Manouzi est un juriste, un avocat. Donc, on ne peut parler de dérapage
verbal, car il sait ce que parler signifie. C’est dire si ces
déclarations interpellent et méritent d’être discutées.
Tout
d’abord, il parle de la période 1956-1999, soit 45 ans, et la nouvelle
ère n’a que 10 ans. Qu’en sera-t-il dans trente cinq ans ? Or, ces dix
dernières années, ce sont des centaines et des centaines de citoyens
qui ont été incarcérés, enlevés, torturés. Après les attentats de
Casablanca, les autorités ont reconnu qu’il y a eu près de 2 000
arrestations. Et les témoignages sur les tortures subies pendant ces
dix années se chiffrent par centaines. Voir le témoignage insupportable
rapporté, le 14 janvier dernier, par le quotidien Akbar El Youm.
Or,
pour ces 2 000 arrêtés, la très grande majorité était constituée
d’innocents. Les procès de ces islamistes qui s’élèvent à des
centaines, ont été iniques pour la plupart. Des pratiques de torture et
des procès qui ont été condamnés par les associations internationales
des droits humains. Même le souverain a dû convenir qu’il y a eu des
dépassements.
Mais,
pour M. Manouzi, ces violations ne sont pas aussi graves et il n’est
pas important de juger de leur gravité ! Un comble. Mais alors, que lui
faut-il pour que l’on ne soit pas face à de simples dépassements ? Il
serait bien inspiré de nous fixer les critères qui pourront déterminer
le seuil à partir duquel on ne peut plus parler de dérapages. Notons au
passage que la nouvelle ère a enfanté ses «Derb Moulay cherif», ses
«Dar el Mokri» qui ont d’ailleurs acquis une «réputation»
internationale : le centre de Témara, le commissariat de Jamaâ el Fna,
amplement dénoncés et condamnés. Et il n’y a pas que les «islamistes»,
les «salafistes» qui ont été victimes de ces «dérapages». Il y a aussi
des dizaines de militants, tels ceux du groupe Zahra Boudkour ainsi que
de simples citoyens : l’affaire du palais de Marrakech, celle des
employés de la RAM, etc.
Peut-être
aussi que M. Manouzi considère que la répression des populations d’Ifni
fait partie de ces dérapages, de même que celles des victimes de la
famille Amahzoune à Khénifra. M. Manouzi ne semble accorder aucune
importance aux bilans des violations publiés par les associations
marocaines des droits humains et scotomise le fait que la torture et
la répression demeurent des données structurelles de la gouvernance
marocaine. Ces violations, on ne peut les effacer, encore moins
minimiser leur gravité. On s’attendait à ce que M.Manouzi les condamne,
dénonce le recours à des pratiques de torture, redevenues courantes, et
appelle à la traduction en justice des nouveaux tortionnaires qui ne
prennent plus la peine, comme au temps des années dites de plomb, de
cacher leur identité.
M.
Manouzi refuse que les victimes de la nouvelle ère accèdent à
l’association qu’il préside désormais, car y seront inclus les
islamistes qui risquent de devenir un jour ou l’autre majoritaires. Une
attitude pour le moins peu démocratique.
Le
drame, c’est que le Forum est devenu un lieu de règlement de comptes
entre des formations de gauche, essentiellement l’USFP, Attaliaâ et
Annahj. Des règlements de comptes où les petits calculs politiciens
sont de mise, souvent alimentés par des conflits personnels. Le pouvoir
makhzenien ne pouvait espérer mieux. Et rien ne garantit que les
victimes de la «nouvelle ère» ou de ces nouvelles années de plomb ne se
décident, demain, à fonder un «Forum vérité et justice bis !»
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